"Lettres et ne plus être dans l'URSS des années 30" par Mathieu Lindon
Ce livre glaçant relève plus de l'histoire que de la littérature.
Il est constitué de lettres que des accusés ou certains de leurs proches envoient à Staline durant
les années 30, dans l'espoir presque toujours déçu d'éviter l'éxécution.
Leur sincérité est aussi indéterminable que celle de Clotilde Reiss devant faire face
ce mois-ci a un tribunal de Téhéran.
C'est le témoignage d'êtres confrontés à une prétendue justice qui est
injustice manifeste comme l'écrit Luba Jurgenson dans sa préface, «ces textes
éclairent non seulement l'image que les Soviétiques ont de leur guide, mais
aussi une dimension esthétique et discursive propre à l'époque stalinienne».
Le livre s'intitule "Lettres au bourreau", et Staline y est à la fois
le juge et le bourreau, a une petite réserve près : «En théorie, la marge de
manoeuvre des subalternes était très réduite, voire inexistante, et, pourtant,
l'éternelle incurie russe a fait que l'efficacité des répressions s'enrayait
parfois, laissant des échappatoires, des failles ». A l'exception de Mikhaïl
Cholokhov (qui a d'ailleurs droit a une réponse personnelle de Staline), tous
ceux qui ont écrit ou dont il est question dans ces lettres furent tués,
assassinés quand ils étaient réfugiés à l'étranger, exécutés après procès quand
ils étaient encore en URSS. Seule Zinaïda Reich fut assassinée «par des
inconnus» dans son appartement moscovite, son mari, l'homme de
theâtre Vsevolod Meyerhold, étant pour sa part fusillé comme tout le monde.
Les notices consacrées a chaque épistolier sont clairement rédigées et
s'achèvent toujours sinistrement. Les notes, intégrées en petits caractères
aux lettres mêmes, permettent de comprendre l'environnement de chaque
cas. «Qu'est-ce qui pousse un Kirchon aux abois, ou un Boukharine qui a avoué ses crimes et attend le procès,
à se trouver des fautes si ce n'est le pouvoir des signes du langage sur ceux-là mêmes qui les ont mis en
place ?» écrit aussi Luba Jurgenson.
C'est au sujet de son mari Sergueï Efron (fusillé en 1941) que Marina Tsvetaeva
s'adresse à Staline en décembre 1939.
Après dix-sept ans passés a Paris, la poétesse rentre juste au pays et, pour la
défense de son mari, elle cite la phrase qu'un juge d'instruction francais lui a
dite apres le départ de Sergueï Efron en URSS : «M. Efron menait une activité
soviétique foudroyante!»
De son côté, Nikolaï Boukharine a des visions dont il
fait part en tutoyant Staline et évoquant la seconde femme de celui ci :
«Lorsque j'avais des hallucinations, tu m'es apparu à plusieurs reprises et, une
fois, j'ai vu Nadejda Sergueïevna. Elle venait vers moi en me disant "Qu'est-ce
qu'on vous a donc fait, Nikolaï Ivanovitch ? je dirai a Lossif qu'il vous
fasse relâcher sous caution". C était si réel que j'ai failli bondir sur mes pieds
pour t'écrire une lettre afin de te demander que tu me fasses relâcher
sous caution !». La lettre est du 10 decembre 1937 Boukharine est
exécuté le 15 mars suivant. Mikhaïl Cholokhov, auteur du "Don paisible",
écrivain officiel du régime, s'adresse a Staline en 1933 pour dénoncer les
méthodes d une dekoulakisation dont il ne conteste aucunement le bien-fondé :
«Une belle oeuvre a été accomplie, et à présent tout cela est gâché et tout le
district court a la catastrophe qui ne pourrait être évitée que grâce a vous».
La catastrophe sera évitée pour Cholokhov lui-même, mais d'autres paieront pour la lettre de l'écrivain.
Martemian Rioutine est le seul du recueil à s'en prendre à Staline et à contester la légalité
des poursuites contre lui. Sa lettre est du 4 novembre 1936. L'édition
précise «Rioutine fut condamné à mort le 10 janvier 1937. Selon la loi
extraordinaire du 1er decembre 1934, ni l'accusation ni la défense n'étaient
présentes. Le verdict a été exécuté le jour même».
Comme on le verra ici dans les semaines qui viennent, bon nombre de
livres de cette rentrée évoquent, sous divers genres (roman, essai ou
correspondance), la violence sous diverses formes (tyrannie, terrorisme).
Le 10 septembre, Tristram publiera ainsi "le Livre des violences" de William T. Vollmann ou le
journaliste et romancier américain né en 1959 tâche de faire un tour a la fois
personnel et universel de la violence, son histoire et ses justifications.
Voici quelques phrases d'Alexandre Soljénitsyne telles qu'il les cite dans
son introduction et qui rendent parfaitement compte du contenu de ces
Lettres au bourreau : «Devrions-nous en rester la et dire simplement qu ils
ont arrêté les innocents ? Mais nous avons omis de préciser que le concept
même de culpabilité avait ete abrogé par la révolution prolétarienne et que,
au début des annees 30, on la définissait comme étant l'opportunisme
de droite. Nous ne pouvons donc même pas discuter de ces concepts démodés,
la culpabilité et I'innocence »•••
COLLECTIF Lettres au bourreau
Préface et traduit du russe par Luba Jurgenson
Anabet éditions 202 pp 21 euros.