CHEVAL NOIR, ROMAN OU DOCUMENT ?
La valeur documentaire de ce texte, témoignant d’un des aspects essentiels et pourtant relativement peu explorés de la guerre civile, ne doit pas faire oublier qu’il s’agit avant tout d’un roman. Le talent littéraire de Savinkov a été remarqué par des écrivains aussi différents que la décadente Zinaïda Hippius et le réaliste Léon Tolstoï. Michel Niqueux, dans sa préface à Cheval blême, qualifiera ce roman de « l’un des témoignages littéraires les plus saisissants sur la guerre civile, à côté de Cavalerie rouge de Babel. » L’activité littéraire de Savinkov ne s’exerce pas en marge de son action politique, mais fait partie intégrante des multiples facettes que présente ce terroriste esthète. Au besoin de participer aux événements correspond celui de les fixer par écrit dans un retour sur soi, au besoin d’agir, celui de contempler d’un œil impartial et impitoyable celui qui agit. Par cette disposition, Savinkov semble réaliser, au côté de la dimension dostoïevskienne de la littérature russe, ce dédoublement que pose en condition même de l’écriture un des premiers romans russes, Un Héros de notre temps de Mikhaïl Lermontov, roman que Savinkov prend d’ailleurs pour modèle. Il note en effet, dans son journal, que ce texte est conçu comme une série de poèmes en prose, que Lermontov y utilise un langage poétique, ce qui constitue pour Savinkov une valeur suprême. Dans Un héros de notre temps, roman qui se présente en partie sous forme de journal, le personnage principal, Petchorine, constate qu’il est habité par deux hommes : le premier vit, le second observe et juge le premier. Cette formule pourrait parfaitement résumer la posture de Savinkov. L’espace littéraire est, chez lui, le lieu d’objectivation de l’action, témoignage pour la postérité sur des moments forts de l’Histoire russe, mais aussi, le lieu où l’auteur de ces actes se donne à voir et livre au jugement du lecteur, ainsi qu’au sien propre, la sinuosité d’un parcours marqué par des transgressions majeures, le déchirement d’une subjectivité qui se débat entre l’impératif d’une action politique et les commandement moraux qui sont le fondement de la culture chrétienne. Posture romantique, certes, et qui rejoint en partie ce nouveau romantisme qu’est le symbolisme. La tonalité apocalyptique des écrits de Savinkov, parfaitement adaptée à son propos – on assiste en effet à la fin d’un monde qui va entraîner l’auteur dans sa chute – est aussi à mettre sur le compte de sa sensibilité symboliste. Le pressentiment de la fin, une des constantes du mouvement symboliste, n’est pas seulement la marque concrète du cataclysme à venir, mais aussi une attitude existentielle par laquelle s’accomplit, à l’égard du passé et notamment du réalisme, la rupture moderniste. Savinkov construit son témoignage sur la guerre dans une optique qui, au-delà d’une simple restitution des faits, vise à modeler le processus littéraire dans le sens d’une autonomie du verbe. De là viennent ses recherches sur la langue, son extrême concision. « Je connais mon défaut », écrit Savinkov dans son journal le 11 avril 1925. « C’est la sécheresse, non pas de la langue, mais de la description. Mais la langue peut être un ennemi14. Chaque jour je lutte contre elle : je cherche des épithètes, je traque les rimes, je souligne le rythme. Ils sont peu, ceux qui sentent le rythme et même ceux qui se doutent seulement de son existence. Pourtant, Un Héros de notre temps, c’est de la poésie en prose ». La prétendue « sécheresse » révèle en fait un travail en profondeur sur la matière langagière et l’esthétisation de la violence que l’on observe dans la littérature russe à partir du début du siècle et qui trouvera son apogée dans les récits sur la guerre civile et la Révolution15. Cheval noir de Savinkov a certes sa place parmi les grands récits sur la guerre civile, mais il s’inscrit, plus généralement, dans le questionnement existentiel sur le sens des actions humaines, le sens de la violence, le sens de toute guerre enfin, interrogation qui est l’espace privilégié de la littérature européenne du premier quart du siècle.
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