CHRONIQUE DE GUSTAV CAROLL : L’un après l’autre, les lancers vont mourir dans la rigole sans toucher
une quille. Toute la salle observe le maladroit dont le score bouge à
peine. Mais il faut bien finir la partie entamée sous le regard d’une
presse justement convoquée pour apprécier le spectacle. L’homme qui se
ridiculise ainsi, Barack Obama, prétend devenir président des
Etats-Unis au mois de novembre. Ce jour-là, la caravane des primaires
visite la Pennsylvanie, un Etat fondé par les Quakers et un bastion de
l’Amérique saxonne. Le bowling s’y pratique autant que dans le reste du
pays, ce qui veut dire beaucoup, en particulier chez les Blancs les
plus modestes. Les qualités athlétiques sont sans importance à ce jeu,
ce qui est une aubaine pour une population folle de sport et empêtrée
dans l’obésité. Cette séance de bowling vise à atténuer les reproches
d’élitisme à l’encontre d’Obama. Deux heures plus tard, les
plaisanteries sur le score de fillette du candidat se répandent sur les
radios, les télévisions, les blogs de l’Amérique. Plusieurs mois ont
passé et le pays s’en amuse encore. Pour l’entourage de Barack Obama au
sein duquel strike et spare sont devenus des expressions taboues, le
candidat ne peut pas apparaître étranger à la culture dominante de la
nation, celle du sport et de son spectacle.
Personne ne veut rester sur cette piteuse partie. Puisque le candidat a
pratiqué le basket au collège, une rencontre s’organise où ses qualités
viriles vont enfin briller. Hélas, le champion démocrate passe son
temps les mains vainement en l’air, appliqué à bien faire mais ne
faisant rien. Le lendemain sa réputation d’homme normal ─ non
intellectuel ─ en a encore pris un coup. Pourtant il entretient sa
forme. Et c’est toute la méprise, sport et forme étant deux choses
distinctes. D’un côté le sportif et ses traumatismes, ce qui est
naturel puisque le sport est une forme plus ou moins sournoise de
violence contre son propre corps ou celui de l’adversaire. De l’autre,
Obama, qui pratique l’exercice avec le seul souci de l’hygiène. Et,
quoiqu’il ait put déclarer, il est évident que le sport laisse le
candidat indifférent. C’est l’Amérique qui l’intéresse mais l’Amérique
s’intéresse surtout au sport.
A l’imagerie raciste qui propose quelques grands types de Noir, les Zip
Coon, les Sambo, les Jim Crow, les Tom ou les Jezabel, l’imagerie
progressiste oppose ses propres types : l’athlète ou l’entertainer et
de façon plus confidentielle, l’artiste. Barack Obama, qui ne vient pas
de Hollywood, échoue à l’examen sportif. Ni révolté ni pasteur, il
échappe aussi aux réductions bouffonnes du politicien African
American. Mais personne n’est épargné par la caricature, ses
stéréotypes flatteurs ou péjoratifs. Obama correspond à ce que le
ghetto appelle un bounty. Le terme qui s’est acclimaté en France, n’est
pas une référence au navire et à sa célèbre mutinerie mais à la barre
de chocolat, noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur. Le Noir dans
une posture avantageuse est le plus souvent un sportif. L’intellect est
associé au Blanc. Dans cette perspective grossière mais répandue, le
Noir qui serait un intellectuel ferait le Blanc, puisque tout oppose
les façons d’un Noir, athlétique par nature et celles d’un
intellectuel, un autre nom pour souffreteux ou asthmatique. Obama
incarne moins le cliché du bounty qu’il ne le détruit. Parce que sa
position avantageuse dans la course à la Maison-Blanche rappelle que la
véritable émancipation se joue dans les écoles, les universités ou les
bibliothèques plutôt que les gymnases. Obama sort l’image de l’homme
noir de son enfermement sportif.
George W. Bush avait conquis le cœur des Texans en dirigeant une équipe
de base-ball, les Rangers de Dallas. Il lui a été facile depuis cette
hauteur d’emporter le siège de gouverneur d’un des plus grands Etats de
l’Union. Et de continuer dans la rhétorique sportive jusqu’à la
Maison-Blanche. Son prédécesseur, William « Bill » Clinton avait lancé
la mode du Prince en survêtement ne ratant pas une occasion de courir
avec sa troupe du Secret Service. Si Obama l’emporte, on peut enfin
espérer qu’il sorte l’Amérique de là.
Dernier livre paru, Contre le sport, Anabet 2008.
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