Retrouvez l'actualité de Paul Edwards, auteur de "Je hais les photographes", Anabet éditions
Divers liens vers l'actualité de Paul Edwards :
- Soleil Noir : Photographie et littérature des origines au surréalisme, Paul Edwards, éd. Presses universitaires de Rennes (2008) : http://temporel.fr/Paul-Edwards
- Article sur Soleil Noir : Photographie et littérature des origines au surréalisme, Paul Edwards, éd. PUR (2008) sur le site des Presses universitaires de Rennes : http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=1892
Retrouvez aussi Paul Edwards sur le site de l'Ouphopo - Ouvroir de photographie potentielle - dont il est co-fondateur : http://www.ouphopo.org/ouphopo.html
Entretien avec Frédéric Huet à propos de son livre "Ma vie ratée d'Amélie Nothomb" à paraître le 28 août 2009.
Anabet : Pourquoi ce titre ?
Frédéric Huet :
Le livre devait s'appeler "Notes de rien" au départ.
Mais je me suis mis à la place d'un éditeur et j'ai réalisé que "Ma vie ratée d'Amélie Nothomb" sonnait comme une évidence, que c'était plus commercial, d'autant que l'on retrouvait sans cesse Amélie dans le livre.
Mais je n'ai pas pensé au titre en premier, en me disant "je vais faire un coup d'édition et je vais écrire un truc comme ça avec tels personnages", non, c'est venu après, très sincèrement. Ce n'était pas prémédité.
Puis j'étais loin de savoir qu'un autre auteur allait publier un polar sur l'auteur belge. Mon livre a été écrit en février et mars 2008.
Anabet : Pourquoi vous en prendre à Amélie Nothomb ?
Frédéric Huet :
Qui aime bien châtie bien. On éprouve toujours de la fascination pour les gens qui vous irritent.
Anabet :
Elle vous agace alors ? Pourquoi vous n'aimez pas Amélie Nothomb, dites ?
Frédéric Huet :
Par certains côtés, on peut dire ça. Son succès excessif (500 000 exemplaires à chaque fois alors que d'autres vendent 1500 et écrivent depuis 20 ans, ce qui n'est pas mon cas heureusement), ses livres bâclés, certains aspects de sa personnalité (peut-être un côté mièvre et prude).
Mais "Stupeur et tremblements" reste pour moi un sommet, que je classe dans les meilleurs livres avec "L'amant" de Duras.
Anabet :
Qu'avez vous contre Amélie Nothomb ?
Frédéric Huet : Mais je n'ai rien contre elle de manière définitive ! Mettez-vous ça dans le tête.
Anabet :
Est-ce pour accrocher que vous avez choisi ce titre ?
Frédéric Huet :
Bien sûr. Cela rejoint votre première question. Mais plus par conséquence que choix de départ. Je n'avais pas de titre au début.
Anabet : Pourquoi refusez vous de travailler ?
Frédéric Huet : Pourquoi s'embêter dans la vie quand on sait ce que l'on veut faire ou que l'on a une passion ou que l'on n'a pas besoin d'une activité régulière pour supporter la vacuité de l'existence ?
Très sincèrement je me porte très bien à rien faire et à écrire mes bouts de textes. Je voyage, réfléchis et me branle devant la télé.
En même temps c'est parce que je vis en France que je me permets de faire cela.
Je sais qu'à l'étranger les minimas sociaux sont quasi inexistants. Mais au pire des cas, si Sarko m'oblige à laver les carreaux, il me restera toujours la Belgique (avec le RMI) !
Anabet :
Pourquoi voulez vous être écrivain ?
Frédéric Huet :
Je n'aime pas ce mot d'écrivain. Je suis auteur c'est tout. Plus précisément, je suis auteur et je souhaite ardemment publier mes textes. J'ai un égo vous savez !
Anabet :
N'est-ce pas par frustration que vous épinglez tout ce monde littéraire, parce que vous n'en faites pas partie ?
Frédéric Huet :
Je ne souhaite pas en faire partie.
Et puis je ne crois pas qu'il existe de milieu. Tout au plus il y a des lieux (maisons d'éditions et soirées) où des gens se retrouvent.
Mais tout cela ne forme pas un noyau solide et convivial, enfin je crois. D'ailleurs si je le pouvais, je vivrais volontiers à l'étranger, dans un pays pauvre, aux réalités plus sévères que la nôtre.
Je ne rêve pas d'être une star parmi les stars du stylo Bic. Je veux juste un peu d'argent pour vivre correctement et pouvoir écrire ce que je veux.
Et puis vous savez j'ai connu Guillaume Dustan, et ce que j'ai connu du monde littéraire par lui n'est pas plus intéressant qu'un film d'Amanda Sthers !
Mais écrire dessus est très amusant...
Anabet : Pensez vous être un bon écrivain ?
Frédéric Huet :
Alors ça, je ne me pose pas la question et je ne vois pas les choses sous cet angle.
Ma seule préoccupation en écrivant c'est de rester clair, simple et précis et de rester en adéquation avec moi-même, de ne pas écrire de choses qui ne me ressembleraient pas.
La qualité d'un texte échappe toujours de toute façon. L'échelle des valeurs est très relative : j'ai écrit des textes qui me semblaient bons et qui ont été refusés partout et des textes que je trouve personnellement assez moyens et ils sont publiés !
Alors qu'est-ce qu'un bon écrivain ? Proust, Bukowski ? Qui peut le dire ?
Anabet :
Quels sont vos écrivains favoris ?
Frédéric Huet :
Duras, Dustan, Angot, Ernaux, Bernheim, Brigitte Giroud et Sonia Rykiel !
Anabet :
Est-ce pour sortir de l’anonymat que vous avez choisi ce titre ?
Frédéric Huet :
Sortir de l'anonymat est un peu fort tout de même. Je pensais d'abord me faire remarquer par un éditeur, c'est tout, et je ne pensais pas que le texte avait un sérieux potentiel commercial, que c'était avec ce manuscrit et son titre alléchant que j'allais à nouveau être publié.
J'étais focalisé sur d'autres textes. "Ma vie ratée d'Amélie Nothomb" est un livre écrit entre deux livres.
Il ne servait qu'à poursuivre une réflexion intérieure, personnelle.
Je n'avais pas prévu de l'écrire. Je n'ai rien cherché à faire quand je l'ai écrit.
Ni à être amusant ni à être caustique. D'ailleurs quand j'ai compris ce que j'écrivais, j'ai arrêté tout suite.
Ca finit donc sèchement sur "Pour qui se prennent-ils ? Albin Michel peut-être."
Je pensais que publier un deuxième livre me permettrait de publier un troisième.
Bon, maintenant si le livre marche, si ça plait, ça sera génial. Sinon, ça ne changera rien à ma vie.
Mais ne pas dire qu'on fantasme des ventes serait mentir. Qui n'en rêve pas ?
Je suis conscient que le titre est ambigu ; et qu'il sous entend se servir d'un nom pour booster ses propres ventes.
Peut-être que j'ai intégré certaines règles marketing dans mon écriture. C'est fort probable !
Vous savez c'est le naïf qui devient astucieux : vous n'êtes pas bankable. Ok, eh bien on va voir ce que l'on va voir.
Mais ça, c'est encore une fois après coup que l'on s'en rend compte. Pas sur le moment, ça m'a dépassé.
Anabet : Faire de l’écriture une nécessité vitale n’est-ce pas excessif ?
Frédéric Huet :
Exact. D'ailleurs, j'essaie chaque jour de me contenir, de relativiser. C'est comme le sexe, vous savez.
C'est difficile de résister à ses pulsions. Je ressens la chose très fortement en moi.
Ca me porte comme une jouissance. Mais je pourrais parfaitement arrêter du jour au lendemain sans me l'expliquer moi-même. J'aime tout foutre en l'air.
Anabet :
Croyez-vous que la littérature soit devenue un loisir, une récréation ?
Frédéric Huet : Avec Gavalda, Musso, Levy, Nothomb, oui. Alors autant participer à cette récréation mais en réaction épidermique. C'est plus fun.
A suivre le 28 août prochain, en attendant vous pouvez consulter ses vidéos sur dailymotion ou youtube.
Désir d'oseille - pour une critique de l'argent
Dans cet interview extrait de la revue Mortibus (automne 2006), Emmanuel Loi revient sur l'ouvrage L'argent et la mort. Cet essai propose une réflexion sur l'argent que l'auteur poursuit dans La valeur d'usure.
Votre
livre L’Argent et la Mort 1 est à contre-courant des discours qualifiés de
« sociaux » qui se font les alliés de l’argent en lui demandant de
résoudre tous les problèmes : le pouvoir d’achat, l’assurance-vie, les
moyens supplémentaires pour l’école, la banlieue, etc., la sécurité des biens
privés, la couverture des risques et des périls en tout genre. Pour vous,
l’argent est le cœur même du problème, pas la solution, de la précarisation de
la vie et de sa morbidité même. Quelles sont les étapes de votre réflexion qui
vous font parvenir à ce constat ?
Nous ne pouvons accepter sans en savoir le prix ou la forfaiture une grille de
lecture du monde __ une ontogenèse __ qui serait claire, suffisante et
cohérente. Nous voyons chaque jour en direct la cristallisation de nouvelles
déperditions liée à des variables du désenchantement du monde, de nouveaux
modes de saisie de l’objet parcellaire qui brouillent la préhension ordinaire.
La domination n’est pas un vain mot, la domestication un slogan international
sans effet.
Le parc d’attractions reste immense. La pensée ne sauve pas.
Dire l’innéité de la chose soulage.
Nous sommes effectivement passés d’un système de flux financiers à une gestion
off shore des flux boursiers ; les masses monétaires sont placées
déplacées de façon virtuelle sous l’égide d’un serpent de mer les plus
fantasques : le serpent monétaire ; l’agiotage et la spéculation sont
bien les concubines glacées qui graissent les flancs du Moloch. Le dévoiement
de l’actionnariat est symbolique de cet état de disgrâce qui touche tous les
établissements industrialo bancaires. Au départ, au XVè siècle, le gagement
entraînait une pseudo-solidarité des élites marchandes, des édiles et des corps
savants (apothicaires, maître-chais, grainetiers), il a permis l’émergence des
premières coopératives, des sociétés d’entraide et le début d’une certaine
indépendance par rapport au pouvoir seigneurial. Mais trois siècles ont donné
de mauvaises habitudes, la redistribution de la manne passait par le même
filtre, les mêmes familles. Prévarication sur la terre et les biens,
confiscation et concentration des ressources, ont jeté les pauvres sur les
routes et coupé le col à quelques marquis.
Trois siècles de nouveau plus tard, le gagement, la participation au bénéfice,
a muté en une obligation de gain pour les « petits porteurs » qui
misent comme au casino sur un parcours fléché, guidés par des conseillers
bancaires ; cela doit rapporter peu ou prou mais constamment quelle que
soit la configuration. L’action qui était une prise de participation s’est
transformée en verrou, elle pénalise l’hésitation et abrase le marché par les
fameux seuils de rentabilité, ennemis de la stagnation et de l’immobilisation
des fonds.
Le fractionnement du capital par pulvérisation de ses avoirs et de des portants
habilite des géométries variables permanentes, des calques de substitution. La
commandite change, elle est optionnelle. Il n’y aurait pas de gagne, que des
mises. L’on voit les bénéfices d’image d’une telle manœuvre.
Pourquoi et comment le discours social promeut-il encore et toujours l’argent
comme force libératrice ? Parce qu’il en dépend, en est le fruit et la caution
se présentant comme la plus probe. Contre le péril et l’adversité, qui peut
garantir qu’il ne vous arrivera rien ? Le besoin d’universaliser la
protection, d’anticiper le risque __ le fameux principe de précaution au
pouvoir aliénateur exorbitant __, de le chiffrer, de le diminuer et de
l’évacuer, dote l’aléa d’une charge symbolique lénifiante : il est
inconcevable qu’il ne fasse pas beau en été (prime de risque de mauvais temps),
qu’il y ait de la neige sur la route en hiver (la météo sphincter et balise des
allergies à l’imprévu).
Le
moindre est quantifié, l’infime est qualifié ; ce qui survient se doit
d’être attendu ; l’imprévisible devant être jugulé sinon châtié, toute
anicroche dans le scénario précipite dans l’expectative. Un événement naturel
qui était un danger de toujours (avalanche, tsunami, tremblement de terre) est
devenue une catastrophe.
Comment
en est-on arrivé à caréner l’improbable sur l’impossible ? Ce qui a lieu,
ce qui peut avoir lieu, occasionnellement de temps à autre : une chute de
pierres, un glissement de terrain, une épidémie ravageante, est dorénavant entrepris
comme une doléance majeure, l’arriération inexpiable d’un monde sans calcul (en
dépit des logiciels de programmation des risques ménagers, industriels, climatiques,
insurrectionnels, une part de risque fatal ou pas, bénin ou accaparant, reste
en suspension sur la tête de chacun et ne peut être amenée à zéro).
Une société qui blanchit le risque a priori perpétue la mort en la séquençant,
en l’acclimatant. Actuellement, et cela représente bien l’aveuglement des temps
qui courent, la croissance du budget alloué à la gestion des risques et à
la prévention triple tous les cinq ans au sein de la CEE. Une certaine cécité
s’empare de la machine constitutionnelle : plus il y a de membres et plus
la pieuvre est forte. L’anticipation et le calcul des échéances du principe de
réalité coûtent énormément et vont bientôt dépasser le coût des dépenses
occasionnées par ces dommages prévus et annoncés. Les explications rationnelles
du « trou noir de la Sécu » restent vaudevillesques. La peur et la
maladie, l’angoisse battue comme monnaie courante, le mal-être et le sentiment
de perdition sont des indicateurs insupportables pour toute gouvernance.
Il est extrêmement désobligeant de faire des bénéfices avec tous ces gens qui
se plaignent. Les mécontents ne sont pas productifs, les souffrants causent
toujours problème : les laissés pour compte du développement sauvage n’ont
même plus de compte, ils ne peuvent même plus s’endetter et faire tourner la
machine.
Ne
nous gaussons pas. L’usage de l’argent est si souvent malsain qu’extension est
faite au fluide lui-même, l’argent n’est pas vicieux par essence ni
« impur » mais sa redistribution autogestionnaire ou par des
collectifs n’atténue pas la vertigineuse escalade ou les contorsions scabreuses
auxquelles nous consacrons la plupart de notre temps pour en acquérir et donc
survivre.
Vous soulignez à plusieurs
reprises le fait que nous sommes passés d’une protection de l’individu par la
société à une protection de la société contre l’individu. Quel rôle l’argent,
le capital, jouent-ils dans ce processus et comment comprendre dans ce contexte
l’étape actuelle de saccage programmé des protections dites « sociales »
par les politiques ultra-libérales ?
Pour le libéralisme, le maillage des protections, est une bonne garantie
d’activité, de zone d’interface active. Des interlocuteurs vigoureux qui
obturent le champ de manœuvre, qui empêchent ou diluent le bénéfice, sont
paradoxalement bienvenus. Avec la globalisation qui tend à infléchir le prix du
travail au niveau de la planète, les enjeux sont considérables. Les organismes
de verrou (FMI, OMC) paraphent la déliquescence du tissu industriel et commercial
des pays dits développés, les valeurs d’échelle du coût du salaire jouent en
défaveur des pays occidentaux ayant une histoire des luttes et une mémoire des
revendications ouvrières, du cahier des charges de l’exploitation négociée.
L’accession au mieux-être pour tous basé sur un modèle d’uniformisation des
idéaux oblige chacun au Sri Lanka, au Yemen, à booster sa propre capacité de
labeur afin de quitter la féodalité. La déprolétarisation massive de millions
de travailleurs en Europe et aux USA pousse ces derniers au lumpen et les jette
dans une précarité d’assistés, l’émergence d’un « cinquième monde »
de gens devenus très pauvres et qui ne l’ont pas toujours été, va créer un
phlegmon d’anxiété, une soif de revanche qu’aucune dissuasion assise ne pourra
biaiser.
Le recours aux appareils, à la doctrine
utilitariste, à l’entendement des conventions collectives, joue un rôle de
double rempart pour les représentants des grands groupes et pour le reste des
apparatchiks, des représentants du peuple homologués comme tels :
dirigeants syndicalistes, meneurs paysans, etc … Le contrôle des concessions va
de pair avec la bonne marche de la machine. La disparition totale des
« avantages sociaux » est une mauvaise chose pour le grand capital,
les réduire et les maîtriser devrait suffire à la régularité du statu quo. Tout
exploiteur sensé sait qu’il ne faut pas garrotter son chien pour qu’il mène le
traîneau.
Le lest concédé à la laisse fait
le maître durable.
Si
les politiques ultralibérales visent à dissoudre l’armature du droit du
travail, c’est autant par souci d’intimidation que pour galvauder la lourdeur
de l’histoire des luttes et ses gains transitoires ; ce qui a été arraché
à un patronat paternaliste, à un micro-capitalisme de terroir ne peut fonctionner
à l’heure d’un pot-pourri mondial où les donneurs d’ordres ne sont pas les
bailleurs, où les interlocuteurs ne sont plus dénommés ni accessibles ni
circonscrits, ce glissement de terrain sémantique joue des tours à toute
logique oppositionnelle. Le travail qualifié voué à disparaître ou à voguer
sous des cieux sans réglementation, la délocalisation massive des actifs et des
outils, la valse des colliers de subvention, le Monopoly des trusts à l’échelle
de la planète, le charivari qui solde l’existant sociétal, l’être-au-monde dans
son unité sécable d’être en soi à équidistance des autres qui le constituent
entité à part, ce tourniquet creuse l’écart entre des représentations plutôt
figées quant à l’identification au travail et des formes d’asservissement
extrêmement subtiles et englobantes qui postulent l’usure en tant que divinité
définitive. L’usure, autre nom du crédit, de l’endettement qui lie l’esclave au
trébuchet, le consommateur au débit, qui domicilie, inflige des pénalités de
retard, conspue le rêve d’une vie meilleure voire autre, qui habitue chacun
entravé et entrepris à l’intolérance envers autrui pour mieux enfouir la
tolérance envers sa propre histoire, son conditionnement admis, cette
insupportable perpétuation à vénérer ses entraves et affres.
La phénoménologie critique que
vous faîtes de l’argent, notamment par le prisme du crédit, ouvre sur le vaste
champ d’une psychologie de masse du « monétarisme ». Pouvez-vous en
dépeindre les caractéristiques les plus saillantes en montrant ce qui se
déroule au niveau de l’économie libidinale lorsqu’elle fusionne avec l’économie
marchande ?
L’assujettissement aux objets a pris une telle ampleur que la course pour en
acquérir un certain nombre occupe une place à part dans les loisirs : la
galerie marchande est devenue un espace ambulatoire où le chaland et badaud
regarde, compare, achète sans nécessité. La fréquentation quasi permanente de
l’espace marchand draine en profondeur l’appétence à débourser, la
sollicitation dans chaque alvéole, au cœur de chaque cache, d’une possible
dépense, rend l’austérité majestueuse.
Pervers polymorphe qui a besoin de tout toucher, de diversifier une palette de
branchements en tous genres, le client potentiel se voit allouer une fonction
qui ne le régénère en rien : il n’est que ce qu’il a. L’encombrement par
les objets complexifie à souhait la pseudo-disponibilité, le comble ne peut
survenir, le rassasiement reporté à plus tard et sans fond. Vu que le
consumérisme est basé sur l’échelle de comparaison, que les signes condamnent
toute liberté par rapport à l’emprise de la convoitise et suscitent l’atrophie
du jugement propre, du refus de céder au réflexe compulsif d’acquisition, vu
qu’il est recommandé d’avoir et montrer plus que son voisin et de prétendre
toujours être plus seyant, il n’y a guère de raison que cela s’interrompe. La
cessation de paiement est envisagée comme la perte d’étalon, une défection
dangereuse qui ne doit pas avoir valeur d’exemple, le fiasco, la débâcle et en
même temps une impossibilité technique.
Nous sommes arrivés au point de saturation où des organismes rachètent les
dettes, des cellules d’enquêteurs qui vivent de la chasse aux agios, la dette
de la dette qui facilite une excroissance bubonique qui finit par être plus
grosse que le reliquat. L’endettement est la ligne d’abaissement la plus sûre
en dépit de ce qu’en disent les sinistres curateurs de Harvard ou du MITT. Que
tout le monde puisse prétendre à tout est évidemment le slogan incitatif le
plus répandu. Ne rien se refuser peut apparaître comme l’image du luxe. Dans
une société d’abondance, la pénurie se doit d’être gérée en tant que risque
mineur, un vieux solde, une antique angoisse ; elle ne peut advenir __ la
rupture de stock indiquant un succès, une façon de vendre par dumping __.
Faire disparaître l’idée potentielle de pénurie est criminogène à plusieurs
égards. Etre comblé à peu de frais ou au contraire copieusement abusé sur le caractère
exorbitant des frais d’endettement dédouane la responsabilité de l’acquéreur,
la jauge de l’équation coût/valeur est faussée
En
moyenne, le produit acheté à crédit coûte 28% de plus que son prix de vente. La
confusion entretenue entre le montant relativement modique de la mensualité de
remboursement et le coût global de l’acquisition daube l’acheteur sur sa propre
liberté dans l’élection de son choix de la marchandise, l’opportunité de
l’achat et la définition de ses besoins réels. La jouissance du bien lui est
accordée avant sa possession définitive. C’est le même principe des dealers qui
distribuent la came pour « fixer » le client, la répétition de la
demande. Une avance qui vous fait reculer. L’accès à la propriété et la ruine
de la paysannerie en France ainsi qu’ailleurs en sont des exemples
probants : au-delà de cette limite, votre survie est en jeu. Prenez plus
gros, augmentez vos moyens de production, enrichissez-vous, endettez-vous. La
politique carnassière du Crédit Agricole a mis à bas l’agriculture de type
familial, la fixation de quotas européens a fini de démanteler les
exploitations d’alternance classique ; il est dommageable et mystérieux
que la 3ème banque mondiale en termes de chiffre d’affaires ait fini
par racheter les 2/3 du territoire cultivable. Endetter quelqu’un est le
meilleur moyen de l’asservir. Brecht et Shakespeare entre autres ont écrit à ce
sujet.
Jean-François Lyotard dans son Economie libidinale trop délaissée évoque la
ruse de l’entremise du phénomène du crédit dans l’intériorité de chacun :
« Le crédit dans son usage (re)productif repose sur cette analogie :
le futur qu’il ouvre n’est pas différent du passé. L’un et l’autre sont en
principe identiques, c’est pourquoi ils sont réversibles, et c’est pourquoi le
créancier peut acheter du futur. »
La
mainmise sur du temps déproprié, géré par autrui (des maisons achetées sur 15
ans, des véhicules sur 6 ans) conditionne un être de vivre dans le gel de
l’instant ; morcellement et chosification clouent le sujet dans la
répétition du terme qui échoit, date soi-disant indolore de la soustraction, du
retrait sur compte autorisé.
La
ponction opérée fixe le salarié dans une partition stabilisée de force ;
cadenassé à la cheville, il n’a pas droit au chapitre, ne peut guère
revendiquer ou exiger l’amélioration de sa condition sans risquer la cascade de
déboires : saisie sur salaire, refus des chèques, découvert interdit,
amendes et procès, menaces d’expulsion, Perrette à la rue … Le fait de
travailler pour rembourser, de jouir avant la montée du désir, ce
travestissement proxénète abîme le rêve, la féerie, le risque. Plaisir anticipé
et galvaudé qui autorise les fausses croyances de reproduction et similarité
des signes d’aisance, débauchage forcé de l’accessoire, le crédit dans son
extension proliférante hallucine le réel : tout est possible, tout est à
votre portée. Quand le réel, c’est justement l’impossible (ce qu’on ne peut pas
se payer et pour lequel on casque symboliquement). Il y a inversion pyramidale
de la jouissance.
Le fatras de
projections __ le taux d’endettement des ménages de tous les pays dits
développés a dépassé la barre de la fiabilité : les crédits-revolvers ou
le revolving va jusqu’à 2,5 fois la masse salariale d’un couple à revenu moyen
__ qui noie le poisson et fait amalgamer réel, imaginaire et symbolique dans
une sarabande grotesque et cruelle ne nous amuse plus. Le meilleur allié de
l’aliénation a toujours été le divertissement et sa science. L’essor des
industries de programme est assez éclairant à ce sujet. Jeux de cirque et
Euromillions se donnent la main.
Dans
la doxa populaire, publicitaire et politique, l’argent est synonyme de liberté
d’entreprendre et de choix d’action, de réalisation de fantasmes. Pour vous, il
est le vecteur d’une domination totale à laquelle se greffent des servitudes
volontaires et des grégarités. Est-ce l’émergence d’un totalitarisme de type
nouveau qui, comme tout totalitarisme, commence par redéfinir ce qu’est la
liberté ? Quelle idéologie de la liberté l’argent véhicule t-il ?
Quelles sont les conséquences politiques (si tant est que le politique existe
encore sous le règne de l’argent) ?
Interrogeant
le désir de possession, la recherche de liquidités demande une investigation
dans les méandres de la jouissance et de la satisfaction. Plus l’espace est
restreint entre la quête et la découverte de l’objet de plaisir, plus la
distance se raccourcit entre l’insatisfaction et le comblement et davantage de
contraintes cisèlent le corps dans une aporie maniaque où il convient de
subvenir au manque avant même qu’il ne s’articule. L’appréhension du désarroi,
l’absence de nudité possible __ de se présenter non couvert, non enseveli, non
avili par des garants __ privent l’être d’une liberté essentielle : de dire
sa nudité, d’exprimer sa solitude et son univocité et de convoler avec elles.
Que plus personne ne souffre un retard, un refus, que l’éventualité d’un dol
soit sécurisé d’office, que l’on nie à la latence son pouvoir de réserve, de
non-effectuation, pas grand monde n’y trouve à redire. La prise en charge
quasi exclusive du manifeste prodigue à la longue une immobilisation profonde à
ce qui ne l’est pas, non manifeste.
L’inféodation se
partage, est basée sur le partage. Tout doit se dire, se montrer et pouvoir se
répéter. L’argent, étant un embrayeur aussi complexe et subtil que le langage
lui-même, contribue à donner le change : la liberté se vend non harnachée,
sans protocole, elle serait presque partout, il suffit de la vouloir et de
l’appeler, qui la refuse n’en veut pas, qui ne la souhaite l’a déjà … d’autres
fadaises plus rusées entretiennent la mythologie entrepreneriale où le malheur
se mérite certainement, le déshérité fait preuve de paresse ou de mauvaise
volonté, etc … Les référents multiples, l’art de la connectique, participe de
ce dressage. Celui qui rompt et se démet du contrat va payer, sa
déconsidération programmée.
L’obligation dans
les textes de loi de prendre une assurance sur tout montre à l’envi le manque
d’assurance en soi, en son propre destin. La convertibilité du risque qui
associe chacun à l’autre, l’autre à chacun en une conduite de refuge, une
souscription individuelle qui approprie la réparation en une mesure
indispensable, mène le bal d’une nouvelle thanaturgie.
Ceux
qui capitalisent la mort et la peur, dites-vous, sont ceux qui édifient la
société nouvelle dans laquelle l’homme sain, assuré, protégé et illusionné par
sa singularité pourra capitaliser sur son corps. Loin de « l’animal
malade » hégélien, l’homme d’aujourd’hui est livré en proie à un
« procès d’hominisation de l’homme » ? Quel est ce procès dont
vous parlez ? Quels sont ses ressorts et ses conséquences sur le corps
humain, sur la façon dont l’homme habite le monde vivant ?
Le corps est l’objet
de surinvestissements croisés qui définissent le cadre de vie de l’exploitation
de fantasmes. Ces fantasmes ne sont pas prodigues mais récurrents. La santé
publique est un terme aberrant, il n’y a de santé que privée (c’est avec
l’argent public que l’on soigne les autres). La prise en compte de la douleur
d’autrui peut exister, elle est factuelle et touche des zones d’opacité de la
commisération et d’empathie qui, maintenant elles aussi, se décrètent sur
ordonnance. Le souci des peines et des afflictions physiologiques et
sentimentales, du désarroi psychique et communautaire, trouve sa pleine
expression dans la cohorte de la plainte. Se plaindre fait croire que l’on
participe et que sa place unitaire aurait une valeur pour tout dire
extrinsèque, en dehors de sa propre émission de parole, de prétention à être.
La récrimination
personnelle, le dire individuel au sujet des manques et des carences éprouvées,
sont chapeautés par des critères statistiques qui n’enregistrent la spécificité
que comme cas d’école (en économie comme en politique de santé, il n’y a que le
global qui compte) ; si l’on ne peut pas relier l’histoire à un sujet, la
plainte à son origine, si l’on glorifie le mécompte, c’est pour un équilibrage
de budget. Par profits et pertes, il faut entendre maintenant et pour longtemps
que le pendant de l’expansion __ tel l’univers en expansion, le système
marchand du même nom se veut sans limite __ recouvre un certain taux de
perdition. « Pas assez pour tous », le leitmotiv de la sélection pas
du tout naturelle sévit sans noblesse ni aveuglement. Balise affolée ou pour le
moins exposée de la pression du différentiel rendement/rejet, le corps est le
lieu d’arrangements et d’aménagements qui invoque le dépassement de limites
pour jouir, pour j’ouir. Le corps, la pauvre carcasse, tributaire des enchères
et des spoliations en tous genres, courtisée, sollicitée, sanctifiée,
scarifiée, poussée à outrance dans une échangeabilité maximale, reçoit et émet,
répercute comme il peut l’artefact des pressions auquel le corps social soumet
les corps.
D’où la montée
en flèche des disciplines de conditionnement du corps : des médecines
douces (sophrologie, yoga) à l’engouement pour les randonnées et le body
building, des soins de beauté, la croissance démesurée des frais consacrés à
l’esthétique et aux cosmétiques qui forment le contre-jour en abîme du budget
incoercible de la déperdition, du mal-être exprimé physiquement quasiment
exsudé : dermatologie, rhumatologie, allergologie, leucémie, maladies
nerveuses exprimant l’insupportabilité du monde et des conditions de sa
perpétuation. Dans la distribution des rôles, selon la nouvelle harmonisation
de l’esclavagisme qui fait miroiter aux ilotes modernes leur émancipation
prochaine, une hominisation galopante qui doit assurer à chacun place, identité
et capacité, l’endurance est la qualité requise : « fidéliser la
clientèle et appâter de nouveaux adhérents. »
L’usufruit
principal du capital rayonnant réside dans la rotation accélérée de l’ensemble
de la chaîne de production, créer et anticiper la demande, masquer l’offre,
resserrer la diffusion ; bien évidemment, le renouvellement de la gamme
doit diversifier les appels d’offre vu que la réparation ne peut plus avoir
lieu et que la vie successive d’un produit défraîchi trahit une économie
parallèle ou de second niveau. L’endurance du consommateur est le gage d’une
poursuite de l’exploitation, de l’activation du contrôle. Son avidité, son
insatisfaction, sa variabilité d’humeur, sont aussi sources de profit. L’étude
des études de marché accable l’intelligence tant l’idéologie qui sous-traite
cette verticalité en entonnoir applique des schémas pulsionnels de pure
réactivité.
Les désirs d’argent et les désirs
de protection écrivent une histoire où sujet, objet, racisme, génocide,
domesticité et jouissance prennent des places inattendues. Quelle est cette
histoire que vous semblez activer par l’expression : « rétrocession
de la souveraineté de l’être pensant » ?
La récurrence de la
domesticité s’exprime selon plusieurs modalités : l’achat d’un lieu, la
construction d’un idéal de représentation, d’un décor de vie aménagé,
structuré, l’institution d’un langage commun en perpétuelle extension ou contamination
de la communication à tout prix pour tous les prix (propagation et annexion de
référents imagés, bois flottants de l’imaginaire télévisuel ou journalistique)
ainsi que le réassortiment constant ou florilège de signes reconnus
d’assimilation. Ces modules ou modèles changent avec un marge d’action
courte : le citoyen est avant tout un usager, la consommation à grande
échelle collectivise l’acquisition tout en singularisant l’acheteur.
Chacun est en
droit, pour subvenir à ses besoins, de se fourvoyer dans un espace de mise en
condition à la fois insécure et très sécuritaire. Le calcul des besoins est
sujet à caution. Comment évaluer les manques quand tout manque, comment
distinguer l’essentiel, comment domestiquer sa peur de manquer ? L’enivrement
toxique de la dette, la capitulation de l’indépendance, la surcharge de
contraintes jouent comme tout fardeau un rôle de capitonnage en assourdissant
le fracas de la dite réalité ou les échos de cette musique assourdissante (le
confinement idyllique jusqu’à macération d’une mythologie impérialiste de la
santé obligatoire par exemple, du degré zéro du risque, du regret de la
tentation non orchestrée). Les effets secondaires d’une économie à l’étouffée
sont multiples : tout rêve rogné secrète sa part maudite, la moindre
illusion se porte garante d’une hypnose acceptable, d’un bâillon changé
fréquemment qui filtre les paroles de la supplique :
« encore ! ». C’est inévitablement sur la santé, sur la
défaillance visible du corps que les tractations opèrent leur chantage. Le soma
reste l’ultime courroie qui saute quand la pression se fait trop forte, quand
les astreintes au libre-arbitre sont telles que l’idée même de pouvoir penser
par soi-même et décider de son destin, de ses goûts, est entièrement défigurée,
maquillée à outrance, arrangée pour le récital. La montée en charge des
maladies psychosomatiques, la déferlante des maux articulés valent leur pesant
de misère. La rétrocession, la vente à l’encan __ voire à la criée __ de
l’espace souverain du jugement propre incarne la désolante capitulation du
sujet qui vend et loue son autonomie, se laisse facturer un chiffrage du temps,
reconnaît toutefois subir des dommages et amenuiser les torts en acceptant des
compensations pitoyables, des leurres teigneux.
Cette
putréfaction de la laisse, ce purin de la liberté sous contrôle, peuvent certes
se vivre comme engrais de la modernité. Notre thèse est la suivante : la
sophistication des contraintes ajoute une pierre à l’édification du mur
d’enceinte du pénitencier où nous croyons jouer dans la cour de notre plein
gré, y résider pour des vacances, s’ébattre à volonté ; l’adéquation à un
mode de vie où il n’est question en fin de compte __ le solde sur lequel on
revient toujours __ que de juguler la mort, de la travestir, demande un oubli
de soi plus comateux qu’orgastique. Nous nous y attelons chaque jour sans
frénésie ni regret. Des pics de lucidité parfois secouent le joug honni.
Certains déplacements de matières laissent ajourer des meurtrières par
lesquelles nous n’osons pas tirer sur nos propres troupes. Nous n’osons non
plus nous compter. Les mots, les idées, les outils, les temps eux-mêmes sont
sources d’emprunt : nous devrons de toutes façons nous acquitter de
la redevance, dater leur origine, vérifier leur emploi, apprendre à les désunir
et refuser fermement sans faire de crise d’être couverts par eux. Ainsi
que le désert, les inégalités croissent. La barbarie se doit d’être en avance
sur son temps, elle n’a pas d’autre mode de fonctionnement et de moyen de
développement qu’aspirer à être et apparaître la plus moderne possible. Elle
arraisonne et repeuple, diverge et associe, elle mute et dope de nouveaux
investissements libidinaux qui anticipent déficits et creusets d’identité,
grottes lacunaires et gouffres de civilisations avilies, en solde. Le marché
est continu, il n’y a pas de répit, des anses précaires permettent de souffler
un peu, de penser et écrire mais il va falloir nager à nouveau et guetter des
rives improbables.
Un lecteur d'Impasses et impostures interpelle Pierre Sterckx, sur un ton où l'humour le dispute à l'invective, ce qui n'a pas laissé indifférent l'auteur. A lire donc la lettre et sa réponse.
LETTRE DE M. RICHARD RODRIGUEZ
J'ai parcouru, tout à l'heure, à la librairie la Hune, votre récent ouvrage "Impasses & Impostures" (en art contemporain), et plus particulièrement le chapitre que vous consacrez à l'oeuvre d'Anselm Kiefer, et la virulence de vos critiques n'ont pas manqué de me surprendre.
Vous prétendez, dans votre pamphlet, dénoncer "scientifiquement" (sic) les impostures et impasses de l'art contemporain ; encore faudrait-il que votre discernement artisitique soit à la hauteur de votre prétention !
Car dénigrer aussi stupidement et ridiculement l'oeuvre d'un authentique grand artiste comme Kiefer, pour faire, comparativement, l'apologie de celle, si grotesque, de Wim Delvoye, où de la peinture, si désuète et insipide, de Marc Desgrandchamps, c'est faire preuve d'un grave manque de discernement artisitique et culturel !
Pour parler franc, vous avez de la merde dans les yeux et c'est bien dommage pour vous ! Peut-être est-ce de trop vous être penché, si admirativement, dans le "Cloaca" de Wim Delvoye, que vous ne savez plus faire la différence entre l'art authentique et la vraie merde !
Un pamphlet critique n'a de raison d'être que si celui qui prétend donner des leçons d'impostures aux autres fait preuve d'un minimum d'objectivité et d'honnêteté intellectuelle, en n'érigeant pas en exemple des artistes bien plus imposteurs que ceux qu'il prétend dénoncer !
Désolé, mon bon Monsieur, mais comme le dit un célèbre slogan publicitaire de rillettes : "Nous ne partageons pas les mêmes valeurs", et c'est tant mieux !
Car entre Anselm Kiefer, que vous décriez, et Wim Delvoye, que vous adulez, il n'y a pas de comparaison possible ! L'un et en exergue l'humanisme et la poésie, tandis que l'autre fait l'apologie, fort indigeste, de la merde et du cochon !
Bien sincèrement vôtre.
REPONSE DE PIERRE STERCKX
Je m'étais promis, dans mon pamphlet "Impasses et Impostures" de ne pas entrer dans une perspective de polémique, persuadé de la stérilité d'un tel propos. Aussi, la lettre de Richard Rodriguez sera-t-elle la première et la dernière à laquelle je ferai écho.
Deux détails de cette missive la rendent irrecevable. Tout d'abord, Monsieur Rodriguez déclare avoir "parcouru à la librairie la Hune mon ouvrage". Curieuse façon d'explorer un livre... ou plutôt de le survoler en n'y cherchant que furtivement de la noise. Ensuite, il est dit par mon destinateur que "vous avez de la merde dans les yeux" Et là, on passe du débat à l'invective.
Monsieur Rodriguez semble doué pour le discours d'exécration. Quant à son opposition Kiefer / Delvoye, dénuée de tout développement critique, elle nous fige face à un binarisme inintéressant. "L'humanisme et la poésie" (valeurs obsolètes s'il en est) étant confrontés à de la merde ((Wim Delvoye ne se résume pas à cela).
Il est vrai, et ce sera ma seule concession, que désirer faire une "critique scientifique" est un peu prétentieux. Mais comment s'exprimer autrement si l'on vise une "vérité" toujours en dérobade ?
CHEVAL NOIR, ROMAN OU DOCUMENT ? La valeur documentaire de ce texte, témoignant d’un des aspects essentiels et pourtant relativement peu explorés de la guerre civile, ne doit pas faire oublier qu’il s’agit avant tout d’un roman. Le talent littéraire de Savinkov a été remarqué par des écrivains aussi différents que la décadente Zinaïda Hippius et le réaliste Léon Tolstoï. Michel Niqueux, dans sa préface à Cheval blême, qualifiera ce roman de « l’un des témoignages littéraires les plus saisissants sur la guerre civile, à côté de Cavalerie rouge de Babel. » L’activité littéraire de Savinkov ne s’exerce pas en marge de son action politique, mais fait partie intégrante des multiples facettes que présente ce terroriste esthète. Au besoin de participer aux événements correspond celui de les fixer par écrit dans un retour sur soi, au besoin d’agir, celui de contempler d’un œil impartial et impitoyable celui qui agit. Par cette disposition, Savinkov semble réaliser, au côté de la dimension dostoïevskienne de la littérature russe, ce dédoublement que pose en condition même de l’écriture un des premiers romans russes, Un Héros de notre temps de Mikhaïl Lermontov, roman que Savinkov prend d’ailleurs pour modèle. Il note en effet, dans son journal, que ce texte est conçu comme une série de poèmes en prose, que Lermontov y utilise un langage poétique, ce qui constitue pour Savinkov une valeur suprême. Dans Un héros de notre temps, roman qui se présente en partie sous forme de journal, le personnage principal, Petchorine, constate qu’il est habité par deux hommes : le premier vit, le second observe et juge le premier. Cette formule pourrait parfaitement résumer la posture de Savinkov. L’espace littéraire est, chez lui, le lieu d’objectivation de l’action, témoignage pour la postérité sur des moments forts de l’Histoire russe, mais aussi, le lieu où l’auteur de ces actes se donne à voir et livre au jugement du lecteur, ainsi qu’au sien propre, la sinuosité d’un parcours marqué par des transgressions majeures, le déchirement d’une subjectivité qui se débat entre l’impératif d’une action politique et les commandement moraux qui sont le fondement de la culture chrétienne. Posture romantique, certes, et qui rejoint en partie ce nouveau romantisme qu’est le symbolisme. La tonalité apocalyptique des écrits de Savinkov, parfaitement adaptée à son propos – on assiste en effet à la fin d’un monde qui va entraîner l’auteur dans sa chute – est aussi à mettre sur le compte de sa sensibilité symboliste. Le pressentiment de la fin, une des constantes du mouvement symboliste, n’est pas seulement la marque concrète du cataclysme à venir, mais aussi une attitude existentielle par laquelle s’accomplit, à l’égard du passé et notamment du réalisme, la rupture moderniste. Savinkov construit son témoignage sur la guerre dans une optique qui, au-delà d’une simple restitution des faits, vise à modeler le processus littéraire dans le sens d’une autonomie du verbe. De là viennent ses recherches sur la langue, son extrême concision. « Je connais mon défaut », écrit Savinkov dans son journal le 11 avril 1925. « C’est la sécheresse, non pas de la langue, mais de la description. Mais la langue peut être un ennemi14. Chaque jour je lutte contre elle : je cherche des épithètes, je traque les rimes, je souligne le rythme. Ils sont peu, ceux qui sentent le rythme et même ceux qui se doutent seulement de son existence. Pourtant, Un Héros de notre temps, c’est de la poésie en prose ». La prétendue « sécheresse » révèle en fait un travail en profondeur sur la matière langagière et l’esthétisation de la violence que l’on observe dans la littérature russe à partir du début du siècle et qui trouvera son apogée dans les récits sur la guerre civile et la Révolution15. Cheval noir de Savinkov a certes sa place parmi les grands récits sur la guerre civile, mais il s’inscrit, plus généralement, dans le questionnement existentiel sur le sens des actions humaines, le sens de la violence, le sens de toute guerre enfin, interrogation qui est l’espace privilégié de la littérature européenne du premier quart du siècle.
CHRONIQUE DE GUSTAV CAROLL : L’un après l’autre, les lancers vont mourir dans la rigole sans toucher
une quille. Toute la salle observe le maladroit dont le score bouge à
peine. Mais il faut bien finir la partie entamée sous le regard d’une
presse justement convoquée pour apprécier le spectacle. L’homme qui se
ridiculise ainsi, Barack Obama, prétend devenir président des
Etats-Unis au mois de novembre. Ce jour-là, la caravane des primaires
visite la Pennsylvanie, un Etat fondé par les Quakers et un bastion de
l’Amérique saxonne. Le bowling s’y pratique autant que dans le reste du
pays, ce qui veut dire beaucoup, en particulier chez les Blancs les
plus modestes. Les qualités athlétiques sont sans importance à ce jeu,
ce qui est une aubaine pour une population folle de sport et empêtrée
dans l’obésité. Cette séance de bowling vise à atténuer les reproches
d’élitisme à l’encontre d’Obama. Deux heures plus tard, les
plaisanteries sur le score de fillette du candidat se répandent sur les
radios, les télévisions, les blogs de l’Amérique. Plusieurs mois ont
passé et le pays s’en amuse encore. Pour l’entourage de Barack Obama au
sein duquel strike et spare sont devenus des expressions taboues, le
candidat ne peut pas apparaître étranger à la culture dominante de la
nation, celle du sport et de son spectacle.
Personne ne veut rester sur cette piteuse partie. Puisque le candidat a
pratiqué le basket au collège, une rencontre s’organise où ses qualités
viriles vont enfin briller. Hélas, le champion démocrate passe son
temps les mains vainement en l’air, appliqué à bien faire mais ne
faisant rien. Le lendemain sa réputation d’homme normal ─ non
intellectuel ─ en a encore pris un coup. Pourtant il entretient sa
forme. Et c’est toute la méprise, sport et forme étant deux choses
distinctes. D’un côté le sportif et ses traumatismes, ce qui est
naturel puisque le sport est une forme plus ou moins sournoise de
violence contre son propre corps ou celui de l’adversaire. De l’autre,
Obama, qui pratique l’exercice avec le seul souci de l’hygiène. Et,
quoiqu’il ait put déclarer, il est évident que le sport laisse le
candidat indifférent. C’est l’Amérique qui l’intéresse mais l’Amérique
s’intéresse surtout au sport.
A l’imagerie raciste qui propose quelques grands types de Noir, les Zip
Coon, les Sambo, les Jim Crow, les Tom ou les Jezabel, l’imagerie
progressiste oppose ses propres types : l’athlète ou l’entertainer et
de façon plus confidentielle, l’artiste. Barack Obama, qui ne vient pas
de Hollywood, échoue à l’examen sportif. Ni révolté ni pasteur, il
échappe aussi aux réductions bouffonnes du politicien African
American. Mais personne n’est épargné par la caricature, ses
stéréotypes flatteurs ou péjoratifs. Obama correspond à ce que le
ghetto appelle un bounty. Le terme qui s’est acclimaté en France, n’est
pas une référence au navire et à sa célèbre mutinerie mais à la barre
de chocolat, noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur. Le Noir dans
une posture avantageuse est le plus souvent un sportif. L’intellect est
associé au Blanc. Dans cette perspective grossière mais répandue, le
Noir qui serait un intellectuel ferait le Blanc, puisque tout oppose
les façons d’un Noir, athlétique par nature et celles d’un
intellectuel, un autre nom pour souffreteux ou asthmatique. Obama
incarne moins le cliché du bounty qu’il ne le détruit. Parce que sa
position avantageuse dans la course à la Maison-Blanche rappelle que la
véritable émancipation se joue dans les écoles, les universités ou les
bibliothèques plutôt que les gymnases. Obama sort l’image de l’homme
noir de son enfermement sportif.
George W. Bush avait conquis le cœur des Texans en dirigeant une équipe
de base-ball, les Rangers de Dallas. Il lui a été facile depuis cette
hauteur d’emporter le siège de gouverneur d’un des plus grands Etats de
l’Union. Et de continuer dans la rhétorique sportive jusqu’à la
Maison-Blanche. Son prédécesseur, William « Bill » Clinton avait lancé
la mode du Prince en survêtement ne ratant pas une occasion de courir
avec sa troupe du Secret Service. Si Obama l’emporte, on peut enfin
espérer qu’il sorte l’Amérique de là.